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inapoi ultramuros inainte
ultramuros. bio
je suis né dans une Roumanie du socialisme triomphant. enfin, triomphant est une notion contestable si l'on tient compte des pénuries généralisées, de l'intermittence du courant électrique et de l'état psychotique de toute une société. on va dire plus juste que le socialisme triomphait sur les gens.

mais le système politique n'est pas tout. un enfant peut avoir une enfance heureuse en Corée du Nord, tout comme sa vie peut être un enfer en Suisse. dans les conditions offertes par la fin du XXe siècle, je considère avoir eu une enfance lumineuse, sans manques ou traumatismes majeurs ou mineurs. le tragique qui a mis un terme à ma sereine innocence n'a pas découlé des conditions matérielles ou idéologiques immédiates, il m'est plutôt arrivé avec la compréhension de l'idée de finitude, d'inexorable cessation de tout ce qui peut être conçu et concevable. non pas de la disparition de quelqu'un ou de quelque chose en particulier, sinon de l'idée de l'inéluctabilité de la fin.

à partir de ce moment précis, assez tôt à vrai dire, sur mon âme d'enfant n'a pas cessé de s'étaler l'ombre d'une tristesse sans nom. mes joies ne furent plus jamais plénières, le bonheur n'eut plus jamais la force de durer. j'ai dû attendre l'adolescence pour pouvoir cicatriser tant bien que mal, à l'aide des pansements de la philosophie occidentale et orientale, le déchirement sans guérison de la fin. devant la mort, la religion m'a toujours semblé une fausse solution, une astuce que n'a pour résultat au final que d'aggraver la condition misérable de l'âme. la douleur que m'a provoqué sans relâche l'implacable provisorat de l'existence s'est peu à peu atténuée, par contre il me sont restées les séquelles de la lucidité. la mort ne m'a plus fait mal, ne m'a plus effrayé, mais la vie non plus n'a pas pu m'enthousiasmer des masses.

j'ai eu des passions, j'ai mis des paris avec moi-même, je me suis acharné pour obtenir certaines choses, de me débarrasser d'autres, j'ai envié, j'ai détesté, j'ai aspiré comme tout le monde. j'ai été sage, j'ai été rebelle, j'ai vécu hors-la-loi, j'ai vécu dans-la-loi, j'ai fait de l'équilibrisme sur la clôture qui les sépare, mais je n'ai plus pu rien vivre à même l'âme. entre mon existence et moi est restée en tout temps une petite distance, un espace sous mon enthousiasme dans lequel s'est infiltré sans cesse une couche de scepticisme. tout de même, deux choses peuvent provisoirement faire disparaître ma réticence existentielle : l'écriture et l'amour.

par écriture je comprends les exercices d'admiration volontaire et le culte graphique de la langue, d'abord du roumain et ensuite du français. par amour je comprends la chance, l'unique, de réussir une connexion authentique avec un autre être humain. entrelacés, l'amour et l'écriture ont le pouvoir d'annuler non pas la mort, mais la conscience de la mort. la fin ne disparaît pas au milieu de l'amour, sinon qu'elle devient insignifiante dans l'esprit de l'aimant aimé. lorsque l'amour manque à l'appel, pour supporter l'absurde de l'existence, j'enfile l'habit de l'humour, de la satire et du sarcasme. mon humour n'est pas une arme d'attaque mais un bouclier de défense.

écoles primaires, grandes vacances, lycées, escapades, facultés, diplômes, séjours, stages, postes, pérégrinations, expériences, vécu, à quoi bon un enchaînement de dates et d'événements qui même pour moi ne font plus beaucoup de sens... en ce qui me concerne, c'est le mot écrit qui traverse la durée, juste l'éphémérité du sentiment amoureux peut se perpétuer.

# vers une biographie anticipative-délirante écrite à 18 ans, en roumain.
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