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inapoi ultramuros inainte
ultramuros. images
par images je ne fais pas référence aux myriades de clichés les uns plus barbants que les autres, par la banale saturation de leurs couleurs criardes, par leur composition baillant d'ennui. la photographie est désormais devenue tellement à la portée de tout un chacun qu'elle finira sûrement par se noyer dans sa trivialité, comme dans le vomi d'un réel instantanément régurgité après déglutition. ce qui est tragique n'est pas le fait que de nos jours l'on prend beaucoup trop de photos, mais le fait que l'on en garde trop, que pas assez sont effacées. ces photos s'agglutinent de façon irrépressible dans des archives personnelles semblables à des monstrueuses tumeurs visuelles. du moment où quelqu'un amoncelle plus d'images qu'il n'en a pas les moyens physiques de passer en revue de temps à autre, la photographie devient une insensée fuite en avant, un glissement échappant à tout contrôle, et que les quelques secondes de regard suivant le moment de la prise n'ont aucune chance de la sauver de la décomposition.

je ne suis pas photographe professionnel. pas un chasseur d’images non plus. je ne sors pas de chez moi motivé par l'envie de capter coute que coute le sublime, je ne sillonne pas les rues des heures durant, le doigt sur le déclencheur, et le bouchon de mon objectif dans la poche. car le sublime sent et ne se montre point. alors que nous, nous ne résistons pas à la tentation d’appuyer sur la gâchette. notre orgueil et notre sens du ridicule nous empêchent de rentrer chez nous les mains vides. ainsi, même si nous partons à la chasse des grand félins, nous ne pouvons pas nous abstenir de surprendre quelques dérisoires chatons. ils sont si mignons, tellement à la mode…

je ne suis pas un bon touriste, et encore moins un touriste qui ne jure que par son appareil photo. chaque fois que je rencontre quelque chose de “beau”, lorsque je suis loin de chez moi, je ne peux pas m’empêcher de sentir que je gâcherai l’instant en essayant de l’immortaliser. de un, en interposant entre le réel et mon regard un appareil photo (certains auteurs - Baudrillard mais pas seulement - disent que c’est une réaction d’autodéfense de la part d’une petite âme qui ne sait pas quoi faire d’un sublime qui l’envahit) je limiterais et je dénaturerais mon vécu. concentré sur les réglages techniques et sur le cadrage, je raterais surement la magie évanescente du moment. et de deux, d’aujourd’hui on peut trouver sans difficulté sur Internet des instantanées “réglementaires” qui ont pour sujet les objectifs touristiques, surement plus réussis que les plus réussis de mes essais. je n’ai pas vraiment l’orgueil de les avoir capturé avec mon appareil, je ne ressens pas le besoin d’avoir cette preuve numérique que j’étais là-bas. le simple fait de pouvoir me remémorer et de revivre ces moments-là me suffisent amplement.

par images je comprend cette magique et très personnelle rencontre entre un trajet quotidien ou occasionnel, un moment de sublime, un angle révélateur, et la chance de tenir dans sa main, à cet instant précis- là, une caméra. par image je comprends cette photo-là en particulier, l'unique, parmi une poignée d'essais, qui s'impose et que je décide de garder. par image je comprends la photo comme occasion de raconter. une photo complète est celle qui a besoin d'une légende, celle dont une explication lui augmente le charme, et ne l'assèche pas de son mystère, tel que ferait une réponse à la devinette qui lui correspond. la photo qui n'a pas besoin de légende n'a pas besoin d'un auteur non plus. je peux assumer la paternité d'une photo qui aurait pu être prise par n'importe qui, ou si elle peut fonctionner sans légende.

sinon, que pourrais-je dire de cet incommensurable fléau nommé "selfie", existe-t-il quelque chose de plus dégradant et de plus vulgaire dans le comportement d'un humain que cet sourire que quelqu'un esquisse de soi, avec soi, pour soi ? sur mon échelle de valeurs, quelqu'un qui se masturberait en public serait encore moins obscène que celui qui se caresse l'égo à la vue de tout le monde. c'est si triste que l'homme, qui est un être social par excellence, en soit arrivé aujourd'hui au fait de remplacer le simple geste de demander un coup de main à son semblable passant avec ce bâton à selfie, que je ne peux voir que comme un vibromasseur photographique qui prolonge et mécanise le capacité de la main de satisfaire l'égotiste plaisir de jouer de manière infantile avec son propre visage.

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