à propos

metaphonela mer à boire — une cuillerée à la fois

(fragments du texte utilisé pour la soutenance orale du projet de thèse)

… Ce projet est le fruit de deux obsessions : de la langue et de tout ce qu’est méta.

Le mot ‘mot’, le concept de ‘concept‘, un mobile perpétuel, un peintre en train de faire son autoportrait, un robot industriel en train de construire d’autres robots indus­triels, le théâtre dans le théâtre, une andouille (en tant que métasaucisse : des boyaux remplis d’autres boyaux), un oignon (des couches protec­trices protégeant d’autres couches protec­trices). Avec ce genre de pirouette sémantique on peut même donner un sens (prosaïque, c’est vrai) à la vie en général : la vie cherche à se perpétuer afin de perpétuer la vie.

Autrement dit, toute chose qui peut gagner une certaine autonomie, qui boucle sa boucle, même si ce n’est que pour un instant, qui repose sur une certaine autosuf­fisance, qui peut quitter sa finalité pour se retourner vers elle-même tout en gardant sa fonction­nalité, qui continue donc à faire son boulot tout en se prenant pour cible, qui arrive à se refléter sur elle-même, à créer un dédou­blement de soi, ne serait-ce que furti­vement et de manière instable.

Et quelle victime plus facile pour mon obsession pour le méta que mon autre obsession, la langue, qui est le métasystème sémio­logique par excellence.

J’ai été attiré par ces moments singuliers où des locuteurs deviennent conscients du pouvoir qu’acquiert une langue en usage et où ils expriment cela en paroles. En prenant comme sujet du discours leur propre discours, les locuteurs posent un bon nombre d’actions, et ce qui m’intéresse en fin de compte est cette recon­naissance envers la langue comme un actant à part entière, dont il faut tenir compte et dont il vaudrait mieux composer avec ses exigences.

Par ailleurs, cette action de prendre comme sujet la substance de notre propre discours n’est pas réservée à une élite, n’importe qui peut se « hisser » à tout moment au niveau d’observateur et de commen­tateur de sa propre production verbale. J’irais jusqu’à dire que cette posture est prati­quement inévitable pour n’importe quel locuteur.

Après six ans d’études en Commu­ni­cation, la définition qui me suit le plus dans ce domaine est que la commu­ni­cation est l’incessante tentative de remédier à sa propre imper­fection struc­turelle. Plus encore, nous avons même la capacité de saisir cette imper­fection avant même qu’elle ne se produise, et parfois nous ne lui laissons pas le temps de se produire avant d’essayer — en phase embryonnaire — d’y remédier.

L’impossibilité d’atteindre une satis­faction totale dans nos productions verbales, est une des raisons à la base de cette riche activité métalin­guistique que l’on retrouve chez tout le monde. Les différents éléments qui inter­viennent dans une inter­action verbale (locuteur, inter­lo­cuteur, sujet, contexte, langue) influent tous sur le discours qui est produit, mais dans cet effort de conci­liation des contraintes qui est performé par le locuteur en temps réel, j’estime que les exigences imposées par la langue méritent d’être analysées plus en détail. Et c’est cela qui m’intéresse particulièrement.

Je me propose donc, d’un côté, d’analyser quelle serait la nature de ces exigences normatives linguis­tiques qui trans­pa­raissent dans le discours, et, d’un autre côté, de décrire les stratégies discursives adoptées par le locuteur afin de satisfaire à ces contraintes.

Dans les études linguis­tiques sur la norme nous avons d’habitude deux types d’approche, qui conduisent à deux types de résultat : à une norme construite, posée comme telle (il faut dire, il ne faut pas dire) et une à norme recons­tituée, constatée (les gens disent, les gens ne disent pas). Mais ces deux types sont toujours des résul­tantes statiques et formelles, figées en quelque sorte. Elles ne prennent pas en compte le moment précis ou le pouvoir normatif de la langue devient agissant, le moment où ce pouvoir déontique s’impose au producteur du discours, ou encore le moment où il est reconnu par le locuteur comme quelque chose de nature déontique. Et c’est justement sur cet état instable (comme pour les matériaux radio­actifs) que j’aimerais concentrer ma recherche.

Au moment de la conversion de la langue en discours, la variable normative doit être vraiment importante. Mais selon Catherine Kerbrat-Orecchioni, ce moment reste interdit aux méthodes linguis­tiques classiques. Et s’est justement cette conversion que je compte couvrir et découvrir, en retenant les fragments méta-énonciatifs en fonction du potentiel qu’ils nous offrent de déceler les traces de rapports qu’entretient le locuteur avec la norma­tivité de la langue.

Pourquoi les boucles réflexives et non pas le compor­tement métalin­guistique en général ? Pour plusieurs raisons : dans le métalangage spécifique et formalisé, comme celui du linguiste, il est évident que nous n’avons pas affaire à un discours produit par des locuteurs lambda, mais par des spécia­listes de la langue cantonnés dans des postures scien­ti­fiques. Pour les autres types de manifes­tation métalin­guis­tiques, j’ai dû constater le caractère inuti­lisable des traces (l’implicite dans le discours = spécu­lation de la part du chercheur), dans l’écrit on voit l’effacement volontaire des traces et la dénatu­ration de traces qui subsistent, l’absence de posture réflexive de la part de l’énonciateur (pour le métalangage continu et autonymique), ou bien tout simplement l’absence de référence de facture déontique par rapport au code (le métalangage portant sur l’énoncé, l’énonciation, l’idéolecte et les sous-codes sociaux).

À certains moments de son discours l’énonciateur sent qu’il « ne fait plus « un » avec ses mots », et il tente de le marquer clairement. Mon travail consis­terait alors à faire apparaître ce rôle extra­lin­guistique que peut jouer la norme, mais aussi la partie d’agentivité que le locuteur lui concède et dont, par conséquent, elle est investie. Et quand je dis utili­sation extra­lin­guistique j’entends par là toute utili­sation rhétorique de la norme, non pas comme ressource cognitive qui supervise le processus d’énonciation, mais comme argument d’autorité, comme entité pourvue d’un pouvoir faire influant sur l’interaction verbale.

L’agentivité de la langue que je veux cerner dans ce projet est celle que le locuteur veut bien lui accorder en l’enchâssant dans son discours comme un actant autonome par rapport à sa volonté. Que le locuteur se mette à la dispo­sition des règles (« en les faisant parler ») ou qu’il assume leur autorité (mais les utilise quand même comme appui légitimant « en parlant en leur nom »), les règles sont souvent utilisées comme des arguments d’autorité, et témoignent à mon avis du rapport de nature normative qu’entretient le locuteur avec les ressources de la langue. C’est dans ce mouvement de légiti­mation et de justi­fi­cation de son propre discours que le locuteur peut nous laisser entrevoir sa relation avec la partie déontique de la langue.

Je me suis donc engagé à traquer les manifes­tations de la norme linguistique en inter­action. Il y a une partie très discrète de la norme, qui est impliquée dans le processus du passage des schèmes cognitifs à la parole, mais cette partie-là relève plutôt du domaine de la psycho­lin­guistique. Par contre, lorsque le locuteur manifeste de manière patente l’influence d’une certaine pression normative de nature linguistique, je crois pouvoir montrer comment elle est imbriquée dans l’interaction et quel rôle elle peut jouer…

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