modèles analyse

quelques ébauches:


...paupé­risées, comme ils disent à la télé...

(3T) Conver­sation entre une jeune avocate et une dame paysanne âgée, illettrée :
« - Alors, on vous a augmenté la pension de retraite, vous arrivez à vous en sortir ?
– Ah, pauvres nous, nous sommes complè­tement paupé­riséescomme ils disent à la télé… (rire de la part de la femme avocat, pas de réaction de la part de deux autres dame âgées qui parti­cipent à l’interaction). C’est très dur… »

En analysant le rapport qu’entretient la dame âgée avec le le mot « paupé­risées », nous pouvons objec­ti­vement établir que, « norma­lement », et étant donnés son niveau d’éducation et son profile socio-économique, il ne sera pas surprenant qu’elle ne connaisse pas ce mot, qu’elle ne maîtrise pas sa signi­fi­cation, ou bien que ce dernier ne fasse pas partie naturel­lement de son vocabulaire («paupé­risées» n’est d’ailleurs un mot usuel pour personne, même pas pour un leader syndical…). Mais apparemment la dame âgée connaît assez le mot « paupé­risées », puisqu’elle décide d’en faire l’usage. Cette décision n’est pas pour autant simple et naturelle, et l’estimation que nous venons de faire est confirmée par la réaction – le rire – de la jeune avocate, et par la verba­li­sation métalin­guistique de ce que nous établissons à ce point comme une relation problé­matique de la locutrice avec mot qu’elle emploie. L’usage de ce mot, comme le dit Jacqueline Authier-Revuz », ne va pas de soi, au point où son inadé­quation est verbalisée. Ce métacom­mentaire est également de nature linguistique (parmi ses autres dimensions : psycho­logique, humoristique, sociale, politique, etc.) dans la mesure où il témoigne du fait que la locutrice est consciente de la nature problé­matique de l’usage de ce mot dans le contexte d’interaction donné. L’existence du mot n’est pas remise en question (comme par exemple dans : « il était d’une grande béliqueusitéje ne sais même pas si ça se dit … ») ce qui est objec­ti­vement précisé dans ce cas est la source de l’emprunt. Nous ne nous hasar­derons pas à spéculer quelles étaient les intentions de la dame âgée lorsqu’elle attribue / relie le mot « paupé­risées » au registre langagier des médias, par contre, ce que l’on peut affirmer en toute objec­tivité c’est le fait qu’une stratégie discursive volontaire se trouve derrière l’utilisation de ce terme. Même si la boucle réflexive arrive ici après le mot qui la provoque, nous pensons ne pas nous tromper en avançant que l’utilisation du terme a été préméditée et n’est pas un effet de surprise, comme cela peut être le cas parfois (exemple : changer des bébés toute la journée, moi je trouve ça emmerdant… au sens propre d’ailleurs, enfin, propre, si on peut dire… ». (76)

En disant « paupé­risées », la dame âgée emploie un terme qui ne fait pas « norma­lement » partie de son vocabulaire. Elle décide donc de commenter / exprimer qu’il s’agit bien d’un emprunt, marquant de ce fait une relative disso­ciation / distan­ciation vis-à-vis du terme : « c’est bien le terme que j’utilise ici (donc c’est quand même « ma » manière de nommer notre état actuel de précarité), mais mon appro­priation du mot est limitée / relative et je la marque manifes­tement ». Dans le continuum de l’exappropriation (appro­priation — expro­priation), la locutrice fait preuve dans ce cas d’une très relative appro­priation et d’une importante exappro­priation (voire une aliénation). Le terme « paupé­risées » lui est plutôt étranger, mais elle se l’approprie afin de mieux décrire sa situation. Elle semble avoir la conscience que l’utilisation pure et simple du terme, sans aucun commentaire, ne passera pas non plus comme « naturelle », car l’on peut avancer que c’est plus l’utilisation du mot qui provoque le rire de la jeune avocate que le métacom­mentaire qui lui suit. Ce rire confirme le fait que les deux inter­lo­cu­trices font le même jugement sur l’inattendu de ce terme dans la bouche de la dame âgée. Leur normes sont vraisem­bla­blement diffé­rentes, mais elles s’entendent au moins sur ce fait. Et c’est justement dans ce consensus sur le manque de naturel dans l’emploi de « paupé­risées » que se révèle ce que nous appelons la norme en action. Car il se passe donc ici une sorte d’objectivation de la relation « anormale » de la locutrice avec le mot « paupé­risées ». Il est également important de noter qu’elle aurait pu manifester l’exappropriation uniquement par le ton ou bien par une gestuelle, chose qu’elle fait d’ailleurs afin d’accentuer le manque de naturel dans l’emploi du terme.

On peut dire qu’une norme de nature linguistique intervient dans cet exemple car une des motivations qui engendrent la boucle réflexive est la richesse sémantique (définition, valeur d’usage, conno­tation, etc.) qui accompagne le terme « paupé­risées », richesse qui fait que la dame âgée ressente le besoin d’extérioriser la nature problé­matique de son rapport à ce dernier. La norme linguistique en action devient apparente ici dans la mise en contact d’une « manière de parler norma­lement » et d’un mot qui fait objec­ti­vement partie d’un autre registre linguistique (cette non-appartenance est objectivée dans l’interaction). Si la dame âgée invite le mot « paupé­risées » dans son discours (on peut supposer qu’elle est motivée par tout ce que le mot apporte avec lui en plus de sa stricte définition), elle prend aussi ses distances, en le déclarant aussitôt, de manière explicite, un intrus par rapport à son vocabulaire usuel. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une pluri­vocité dans son discours, car si nous aurons eu à spéculer sur la pertinence de parler d’un phénomène de ventri­loquie (faire parler ou laisser parler tout ce qui est connoté dans un mot ) accompli par la locutrice dans l’utilisation consciente et volontaire d’un terme problé­matique, son métacom­mentaire vient nous confirmer cette hypothèse. Si le mot « paupé­risées » lui semble assez riche pour l’employer, cette richesse semble lui imposer en retour une certaine « obligation » quant à son mode d’emploi. Cette dimension déontique qui est imbriquée dans le statut linguistique de « paupé­risées » ne se réalise que dans un contexte parti­culier d’interaction, c’est-à-dire au moment où rentrent en contact les normes des dames âgées, de la jeune avocate, et celle qui est véhiculée par les médias.

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… emmerdant… au sens propre d’ailleurs

Si les ressources linguis­tiques ne s’accordent jamais parfai­tement, ni aux intentions du locuteur, ni aux contextes spéci­fiques d’interaction, le compor­tement métalin­guistique n’est pas uniquement engendré sous un registre dysphorique, par des inadé­quations, inabou­tis­sements, inaccom­plis­sements, etc. L’inadéquation entre le dire et le contexte du dire n’est donc pas forcement perçue par le locuteur comme une insuf­fisance; parfois elle s’apparente à un surplus de sens, à un débor­dement, à une commu­ni­cation imparfaite car involon­tai­rement plus riche que prévu.

- Ah, non, changer des bébés toute la journée, moi je trouve ça emmerdant… au sens propre d’ailleurs, enfin, propre [rires] si on peut dire… [Conver­sation train : jeunes filles parlant du métier de puéri­cultrice, oct.84].(reprise de Authier-Revuz, 1995)

Nous sommes également ici en présence d’un cas très parti­culier, ou la boucle réflexive est elle même sujet d’une autre « montée » sur un niveau « méta ». Du coup de l’enchaînement, nous avons du mal à considérer que cette boucle réflexive est le fruit d’une prémé­di­tation, nous la voyons plutôt comme une rencontre spontanée entre les intentions du locuteur et l’élasticité de la langue (flexible tout en présentant une force contraire). Nous allons essayer d’abord d’analyser la première boucle.

Ah, non, changer des bébés toute la journée, moi je trouve ça emmerdant… au sens propre d’ailleurs.

D’un point de vue purement linguistique, la boucle réflexive serait dans ce cas motivée par une inattendue super­po­sition du sens propre (très rare) et du sens figuré (mais très commu­nément utilisé) du verbe emmerder, ce qui semble constituer une source d’humour. Authier-Revuz (1995) appelle ce cas de figure « un événement d’énonciation ». L’emploi du sens figuré dévoile soudai­nement un pli (ou devrais-je dire une couche nouvelle ?) – et le sens propre vient se loger (reven­diquer sa place) dans le discours par dessus le sens figuré, en raison de la légitimité que lui offre la norme. Mais là où la linguistique décrirait les actions de ces mots comme survenant sine die, nous voulons recentrer la production de l’interaction sur les actants humains.

La locutrice évalue en temps réel son énoncé et décèle une adéquation du sens propre du verbe « emmerder » à la situation parti­culière qu’il décrit. Elle décide de tirer profit de cette super­po­sition (car elle la sens — et son entourage lui donne tout de suite raison – comme une source d’hilarité), elle semble s’inscrire dans un mouvement d’ajustement au surplus sémantique qu’elle crée de manière involontaire. Ainsi, le fait de revenir sur le verbe « emmerder » avec la précision : « au sens propre d’ailleurs », la jeune puéri­cultrice pose, à notre avis, au moins trois actions :

  • elle semble essayer de reprendre contrôle du dédou­blement du sens figuré vers le sens propre, dans le sens où elle veut rester maître de son discours en son ensemble. Là où elle à le sentiment que certaines de ses paroles tentent d’échapper à ses intentions, elle ne s’oppose pas en essayant de rejeter ou d’effacer la digression involontaire, chose impossible d’ailleurs, comme le montre très bien Barthes (1975)1, mais elle tente plutôt d’intégrer le surplus accidentel de sens. Si les mots lui semblent prendre des libertés, elle monte sur le niveau méta pour signaler que si elle n’est pas maître de tout ce qu’elle dit, elle en est au moins consciente.
  • elle semble confirmer l’intention initiale visant l’emploi du sens figuré, dans le choix de l’adverbed’ailleurs, qui arrive à exprimer parfai­tement ce glissement involontaire du sens. Avec d’ailleurs elle semble vouloir troquer le sens figuré pour le sens propre, mais c’est un mouvement qui n’est pas abouti, et qui ne fait finalement que nous renseigner sur son intention initiale portant sur le sens figuré. Il n’y aurait donc pas de prémé­di­tation comme on pourrait le soupçonner dans une construction comme : « et j’emploie ici le sens propre », qui aurait gardé également sa dimension humoristique.
  • elle semble assumer cet écart comme source volontaire d’humour, toujours dans le choix de l’adverbe d’ailleurs, qui offre un effet d’inattendu, plus spontané qu’un construction du type : « mais aussi au sens propre ». « au sens propre d’ailleurs » fait donc état d’un glissement sémantique qui s’est presque imposé dans le discours, avant d’être récupéré par la locutrice pour y ajouter un registre hilarant.

Mais tout cet écart et les jeux de va-et-vient entre le sens propre et le sens figuré, ne sont pas une création personnelle de la jeune puéri­cultrice. La distinction existe et est assurée par quelque chose qui la transcende. Nous l’appelleront la norme linguistique en action. La locutrice possède bien sûr un corpus de notions et de règles régissant la langue qu’elle s’est appro­priées et qu’elle mobilise dans l’assemblage de son discours, mais lorsqu’elle évoque de manière explicite une distinction sens propre – sens figuré, il nous semble qu’elle invoque aussi une autorité qui légitime sa prise de position, car c’est une autorité qu’elle partage avec ses inter­lo­cu­trices. Lorsque elle ressent qu’un déraillement de son discours est en train de se produire, elle est en train de matérialiser la norme, et en essayant de prendre position par rapport à ce quelque chose qui tout à coup prend substance elle lui donne une voix. Elle se fait porte-parole d’une stipu­lation de cet corpus normatif, mais on peut dire également que la norme prend vie et voix à travers la locutrice qui l’actualise en contexte d’interaction. Le contexte d’interaction est essentiel pour cette incar­nation de la norme car c’est la réaction des inter­lo­cu­trices qui valide et complète la substan­tialité de l’avatar de la norme. Le fait qu’il existe un dénomi­nateur commun sur les possibles signi­fi­cations du verbe « emmerder », fait en sorte que le centre de gravité de la distinction que nous sommes en train d’étudier s’établisse quelque part en dehors des appro­priations indivi­duelles des locutrices. La polysémie du verbe « emmerder », une fois mise en commun en situation d’interaction, n’appartient plus exclu­si­vement aux membres qui la partagent, elle se dégage partiel­lement de la subjectivité.

La locutrice n’a besoin que d’invoquer ladite norme, et s’appuyer sur sa force agissante (son agentivité). Lorsque nous employons le terme agentivité, nous faisons référence à la force qui détermine la locutrice à inter­rompre son discours pour monter sur le niveau méta. Même si l’on peut considérer que le ressort de cette cassure est interne, car la locutrice agit non pas sous direction d’une instance imper­sonnelle, mais en obéissant à des règles qu’elle a intério­risées, le fait de verbaliser ces règles et de les mettre en commun en inter­action confère aux avatars de la norme une certaine objectivité.

La locutrice imbrique cette distinction entre les sens du verbe « emmerder » dans son discours et l’exploite pour une fin comique en ce cas. Il s’agit, en même temps, d’une norme appropriée par la locutrice, qui la reconnais en tant que telle, mais aussi une norme à laquelle cette dernière accorde un pouvoir agissant, et qui acquiert une certaine objec­tivité en interaction.

Le contexte d’interaction est également très important, car le niveau de familiarité de la conver­sation (petite causette entre copines) lui permet non seulement d’utiliser un mot étant classé comme « très familier », mais aussi d’en « rajouter » lorsque la situation se présente, et la rétro­action de la part de ses inter­lo­cu­trices confirme que l’écart institué par la norme entre les deux sens du verbe « emmerder » est partagé. Cela renforce encore plus l’idée d’une certaine objec­tivité de la norme (car s’appuyant sur une appro­priation mais aussi sur une appli­cation commune des termes), mais surtout cet exemple nous montre que la norme peut devenir un outil dont le locuteur décidé de se saisir dans ses stratégies communicationnelles.

Il nous apparaît bien évident que l’incise : « au sens propre, d’ailleurs » n’as pas une valeur infor­mative du type : « je vous signale que ce verbe possède également un sens propre », mais elle est employée à des fins ludiques, afin de déployer le côté drôle de cet “événement d’énonciation”, pour mieux mettre en contraste les deux formes lexicales (le sens propre et le sens figuré). Et c’est avec l’emploi de l’adverbe d’ailleurs que la locutrice fera ce mouvement d’aller-retour entre les deux sens, elle ira récupérer le sens aussi le sens propre.

Dans la phrase analysée ci-dessus, « au sens propre, d’ailleurs » qualifie, bien évidemment, le verbe « emmerder », mais elle fait plus que ça, elle établit dynami­quement des rapports entre l’énonciateur et son système intériorisé de la norme, entre son discours et la norme « objective » et finalement entre son inter­lo­cuteur et son discours, mais toujours par rapport à une certaine idée d’exigence normative.

En quelque sorte, nous pouvons dire que la polysémie verbe « emmerder » contient une certaine agency, car il détermine, fugiti­vement, le compor­tement linguistique du locuteur. Nous pensons pouvoir montrer également que cette agency peut être tenue partiel­lement responsable pour la boucle réflexive qui la suit.

Pour François Cooren (2007), la scène dialogique (notion introduite et développée par Bakhtine, 1981) serait ainsi peuplée d’une multitude d’actants qui parti­cipent activement à la production de l’interaction. L’ouverture que produit l’inclusion (la prise en compte par le chercheur) de cette multitude d’actants « invités » dans l’interaction aurait, selon Cooren, l’avantage de permettre une explo­ration des questions d’autorité et de « devoir faire ». L’agency de ces actants non-humains serait, d’un côté, utilisée par les « prota­go­nistes » humains comme un outil rhétorique, ce qui leur permettrait de faire parler (ou de parler au nom) d’entités abstraites ou complexes (principes, valeurs, collec­tivités, insti­tutions, etc.).

D’un autre côté, cette agency témoi­gnerait d’une partie de l’agir qui échappe aux humains au moment même où ils utilisent ces ressources externes. Dans le discours du locuteur, la norme peut devenir par moment un actant assez important même s’il reste assez discret. Parmi les nombreux actants enchâssés dans son discours, le locuteur invoque, amène, fait venir, met à l’œuvre, utilise la norme. L’objet de notre inter­ro­gation concerne spéci­fi­quement le « comment » de ce phénomène. Il serait donc important d’étudier la manière dont le locuteur problé­matise la norme au niveau d’une inter­action, tout en composant et en adaptant un appareillage d’analyse pertinent. La norme linguistique en action doit être prise en compte comme un acteur non humain invoqué dans le discours, et que le locuteur l’investit avec des réels pouvoirs.

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... faire preuve d’un peu de la … je me vois obligé d’appeler cela de la charité ...

« Il faudrait dans ce cas faire preuve d’un peu de la… je me vois obligé d’appeler cela de la charité, même si le terme ne m’est pas très sympa­thique, car autrement ces gens se verront mis dans des situations vraiment extrêmes. »

Nous pensons retrouver dans ce cas, une fois de plus, un problème d’appellation. Le locuteur semble exhorter son auditoire à adopter une conduite parti­culière en réaction aux « situation vraiment extrêmes » dans lesquelles se retrouvent certaines personnes. Ce faisant, il tente de nommer un type parti­culier de compor­tement qui s’apparente à ce que l’on désigne habituel­lement par « charité ». Seulement, le terme charité n’est pas évident pour le locuteur, et il verbalise ce rapport problé­matique dans une boucle réflexive.

Ce qui est parti­culier dans ce cas c’est que nous ne sommes pas en présence d’une inadé­quation du terme à la chose qu’il nomme : le locuteur ne manifeste pas une incer­titude ou bien une limite inhérente au langage dans cette circonstance (cas dans lequel il aurait formulé plutôt : … ce que l’on pourrait appeler de la charité …). Au contraire, dans la boucle métaé­non­ciative, le locuteur fait état d’une « obligation » dans ce processus qui lie une chose au terme qui le plus approprié. La force du rapport entre le mot et la chose est donc ressentie par le locuteur avec suffi­samment d’intensité pour qu’il s’y soumette, mais il verbalise également son rejet partiel.

Nous pouvons dire, du point de vue de la dénotation, que, pour le locuteur (tout comme pour son auditoire), les sentiments et les gestes qu’il faudrait montrer à l’endroit des gens déshérités visés par son discours se réunissent naturel­lement, sous le vocable « charité ». Et pourtant, ce rapport qui semble manifeste pour tous ne va pas sans dire (plus) pour le locuteur. Nous devons alors nous tourner du côté de la conno­tation du mot pour tenter d’expliquer la réaction du locuteur devant ce qu’il lui semble que « le mot lui fait dire », par rapport à ce qu’il voudrait dire avec ce mot-là. Nous pouvons supposer (cela reste à vérifier une fois retrouvée l’identité du locuteur) que ce sont les impli­cations religieuses et l’accent qui est mis sur l’écart entre les classes sociales qui posent problème au locuteur. Quoi qu’il en soit, le locuteur fait savoir à son auditoire qu’il vit de manière dysphorique l’obligation d’utiliser le terme « charité ».

Devant cette obligation, le locuteur décide de prendre ses distances. Comme le remarque très bien Authier-Revuz, « je me vois obligé d’appeler cela de la charité » représente en même temps un dire condi­tionné mais aussi une suspension du dire, puisque le locuteur discontinue son dire au moment où il aurait dû prononcer le mot, afin de lui fournir tout un emballage établissant des relations explicites avec le mot « charité ». Cette suspension, qui se manifeste par une petite pause, un silence qui s’avère une hésitation puisque le locuteur finit par livrer le mot qu’il a voulu enlever, peut déjà être inter­prétée comme un premier signe que « le dire ne va plus de soi », pour reprendre la formule qu’utilise Authier-Revuz. Mais le locuteur ne se contente pas uniquement de tiquer, il décide d’expliciter la complexité de relations qu’il entretient avec le terme problématique.

Ce position­nement nous semble avoir une dimension normative dans la mesure où le locuteur reconnaît expli­ci­tement être détenteur d’un savoir qui fixe des rapports précis entre les mots et les choses. Il reconnaît donc une certaine autorité de la dénotation, comme un processus qui s’impose à lui et qu’il ne remet pas en question, mais il explicite — en le verba­lisant — le conflit qui existerait entre ses convictions : « même si le terme ne m’est pas très sympa­thique », et le lot de conno­tations qui sont associées à la « charité ». C’est dans de cas comme celui-ci, lorsqu’une tension se crée entre ce que le locuteur reconnaît comme une prescription linguistique intériorisée et le rejet partiel de cette dernière que nous retrouvons le plus des commen­taires métalin­guis­tiques qui rendent manifeste le position­nement du locuteur par rapport à une entité de nature normative présente dans l’interaction.

On peut également dire que le locuteur agit au nom d’un principe d’exactitude, qui veut que l’on essaie de désigner les choses par le terme le plus approprié. Dans le syntagme « le terme le plus approprié » le participé passé du verbe approprier représente plutôt une qualité, le résultat d’une action (ou d’une série d’actions) subie(s) par « le terme », et moins un processus en train de se faire. Le processus d’appropriation / assignation qui détermine cette qualité du « terme », plus préci­sément celle de cerner le mieux une chose, corres­pondrait ainsi au nombre indéfini d’utilisations « injectives » (au sens mathé­matique) des locuteurs, lors desquelles la chose s’est vue mise en relation avec son terme. Pour parler en termes d’agentivités, ce lien que les locuteurs, à force de répétition, ont établi entre la chose et le mot, semble pouvoir « capitaliser » et manifester à certains moments cette force dont il est dépositaire, ce qui amène les locuteurs à poser des gestes qu’ils ressentent comme des impératifs (ce lien les fait faire / fait dire des choses). Et lorsque nous parlons d’impératifs ressentis par les acteurs, nous pouvons également faire un lien aux règles, aux normes et à toute dispo­sition de nature déontique reconnues comme telles pas ces derniers.

Si l’on divise en deux parties la boucle réflexive, en se servant du hiatus (traduit par une virgule) que pose le locuteur lui même, on peut inter­préter la deuxième partie : « même si le terme ne m’est pas très sympa­thique » comme ayant au moins deux plusieurs fonctions possibles :

  • d’une part, elle semble continuer à expliciter le rapport qu’a le locuteur avec le terme « charité », en ajoutant une infor­mation quant au mot « litigieux ».
  • d’autre part elle peut repré­senter un nouveau niveau méta, dans lequel le locuteur se positionne par rapport à ce sentiment d’obligation que lui procure l’emploi du terme « charité », en expliquant une des causes qui lui provoquent le sentiment d’obligation.

Dans bien des cas que nous avons recensés, les locuteurs manifestent expli­ci­tement une prise de distance avec les prescriptions linguis­tiques, en montrant souvent des prises de position (états d’âme, jugements, consi­dé­rations d’ordre esthé­tiques, etc.) reliées aussi bien à la dénotation qu’à la conno­tation de certains mots. Cela nous permet d’épauler notre hypothèse qui soutient que l’appropriation de la langue en général, et de ses règles de fonction­nement en parti­culier ne se fait pas de manière automatique, inflexible (les gens ne sont pas des “judge­mental dopes”, pour employer le vocabulaire ethno­mé­tho­do­logique). Les locuteurs « se permettent » souvent de « prendre leurs aises », et cet exemple en est une excellente démons­tration, par rapport à un savoir qui leur est propre mais qu’ils jugent contraignant. Le respect d’une règle est alors opposé à d’autres valeurs person­nelles, dans ce cas-ci la sympathie / antipathie. Le mot « charité » n’est donc pas antipa­thique en soi, par rapport à sa consonance ou à son étymologie, mais par rapport aux valeurs humaines du locuteur, par rapport à l’engagement social de ce dernier, et donc impli­ci­tement par rapport aux conno­tations jugées négatives que ce mot jetterait sur le discours qu’il tient à l’endroit des gens démunis. Le caractère normatif soulevé par le locuteur s’étend donc aussi bien sur le plan linguistique (« l’usage veut que l’on emploie ce terme précis pour designer cette situation parti­culière ») que sur le plan social (lorsqu’on parle de « charité » on est amené à penser une gamme précise d’attitudes et de gestes, auxquelles on peut adhérer ou pas). Par le détachement de la sphère symbolique du terme « charité » que manifeste dans cet exemple le locuteur, nous pensons pouvoir dire qu’il rend apparente la légitimité du lien établi par la dénotation, voire même son autorité, puisque ce lien est vécu comme une injonction.

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